Polar suédois occidental et noir nordique
- Kerstin Bergman
Au cours des dernières décennies, le roman policier suédois connaît un franc succès tant au niveau national qu'international. Des auteurs comme Henning Mankell, Stieg Larsson, Camilla Läckberg et bien d'autres ont trouvé leur lectorat et se sont hissés en tête des listes de best-sellers à travers le monde.
Faisant suite aux livres et aux adaptations à l’écran, le tourisme lié au polar suédois connaît un essor considérable, et en Suède occidentale, les lieux de meurtres fictifs sont particulièrement nombreux. Les amateurs de polars peuvent suivre les pas des auteurs partout, de l’idyllique côte de Bohuslän et des forêts du Dalsland aux paysages historiques du Västergötland et aux décors urbains de Göteborg.
Le terme générique Nordic Noir est souvent utilisé pour décrire les romans policiers de Suède et des pays nordiques. Mais que signifie réellement le terme "Nordic Noir" ?
Qu'est-ce que le Nordic Noir ?
Maj Sjöwall et Per Wahlöö, qui ont écrit la série policière de Martin Beck "Histoire d'un crime" (Roman om ett brott, 1965-1975), sont considérés comme les précurseurs du roman noir nordique. Cependant, en matière de chronologie, l’accent principal est mis sur les dernières décennies, après que Henning Mankell ait publié le premier roman de Wallander, Meurtriers sans visage, en 1991. La traduction anglaise, Faceless Killers, a suivi en 1997.
On dit parfois à tort que le Nordic Noir est un genre, alors qu’il s’agit en réalité d’un terme géographique générique englobant toute la littérature policière des pays nordiques. Autrement dit, il regroupe plusieurs variantes ou sous-genres de polars : des thrillers sanglants sur des tueurs en série aux romans policiers à énigme, en passant par les récits d’enquête humoristiques ou légers. Dans le domaine du cinéma et de la télévision, le terme est également souvent utilisé pour décrire une esthétique particulière, sombre, mélancolique ou violente, mais cela ne représente qu’une petite partie de l’ensemble lorsque l’on parle de littérature.
Photographe: Monika Manowska
Sous forme de livre, le Nordic Noir est bien plus riche, et si l’on veut résumer ce que ces différentes formes de polars ont en commun, il vaut mieux se concentrer sur le contenu plutôt que sur l’esthétique. On peut donc dire que les caractéristiques typiques du Nordic Noir incluent des personnages féminins forts, une réflexion sur l’État-providence et les phénomènes sociaux contemporains, ainsi qu’un fort accent sur les descriptions de la nature et de l’environnement.
Des femmes fortes et l'égalité suédoise
En Suède et dans les autres pays nordiques, des progrès significatifs ont été réalisés en matière d’égalité, ce qui se reflète également dans la littérature policière. La majorité des romans policiers suédois ont pour personnages principaux des femmes, qui ont tendance à être à la fois fortes et complexes, ce qui plaît naturellement à de nombreux lecteurs, et notamment à la gente féminine. Le détective Irene Huss dans la série Gothenburg d'Helene Tursten en est un bon exemple. Mme Huss ne jongle pas seulement avec sa carrière et sa vie de famille, elle a également été championne d'Europe de jiu-jitsu.
Les lecteurs d'autres pays sont souvent attirés par les récits d'hommes qui restent à la maison pour s'occuper de leur famille. Peu de pays ont fait autant de progrès que la Suède en matière d’égalité, notamment en ce qui concerne le congé parental partagé. On peut citer à ce propos le policier Patrik Hedström, créé par Camilla Läckberg, qui prend périodiquement un congé de paternité et doit gérer à la fois les enfants et la vie de « homme au foyer », tandis que son épouse, l’auteure Erika Falck, part résoudre des meurtres sur les îles autour du village côtier de Fjällbacka, en Bohuslän.
Photographe: Monika Manowska
La chasse au meurtre dans l'État-providence
Maj Sjöwall et Per Wahlöö ont « mis à nu » les travers de l’État-providence suédois dans leurs romans policiers. Depuis lors, le roman policier est devenu un genre littéraire en Suède qui met en lumière les phénomènes sociaux et les problèmes actuels. L'accent mis sur les questions politiques et sociales actuelles confère au roman policier suédois une dimension internationale. Parallèlement, les habitants d’autres pays s’intéressent aux États-providence nordiques, qui semblent avoir trouvé une combinaison réussie de socialisme et de capitalisme. Mais est-ce vraiment aussi parfait qu’il n’y paraît ?
Le roman policier donne au lecteur un aperçu approfondi du fonctionnement de l'État-providence, que les personnes extérieures auraient autrement du mal à obtenir par le biais de la couverture médiatique. Comme lorsque Lina Bengtsdotter décrit l’ancienne zone industrielle de Gullspång, avec des jeunes en difficulté, des problèmes de drogue et la pauvreté. Ou lorsque Åke Edwardson, dans ses romans policiers sur Erik Winter, s’inspire de Sjöwall-Wahlöö et de Mankell pour décrire avec soin Göteborg en abordant tous les aspects, de la criminalité des gangs à la violence domestique.
Photographe: Tim Kristensson
Un autre type de problème social est abordé dans la série Dimön de Mariette Lindstein, qui se déroule sur une île fictive au large de la côte du Bohuslän. L'auteur elle-même a été membre de l'Église de Scientologie pendant vingt-cinq ans et a mené un long combat pour tenter de s'en échapper. Dans ses romans policiers, elle décrit la façon dont les sectes recrutent et piègent les gens, et à quel point elles peuvent être dangereuses.
La nature suédoise - un environnement exotique
Depuis la poésie médiévale des ballades, la littérature suédoise se caractérise par l'importance accordée à la description de la nature et de l'environnement, et la tradition actuelle du roman policier ne déroge pas à cette règle. De plus, la Suède est l’un des pays les moins peuplés d’Europe et, pour les lecteurs internationaux, la nature suédoise apparaît souvent comme quelque chose d’exotique, avec ses archipels idylliques, ses forêts sauvages, ses lacs profonds et ses vastes plateaux montagneux. Ici, on trouve les nuits blanches et lumineuses de l’été, ainsi que des hivers enneigés, sombres et froids : les changements de saisons suédoises créent des contrastes particulièrement marqués.
Les paysages côtiers de Bohuslän, avec ses îles rocheuses, la présence constante de la mer, l’ancienne culture de la pêche et le tourisme estival, ont inspiré de nombreux auteurs de polars suédois. La plus connue est bien sûr Camilla Läckberg, qui avait déjà mis le village de pêcheurs de Fjällbacka sur la carte du polar suédois dès 2003, mais de nombreux autres auteurs lui ont emboîté le pas.
Ann Rosman situe ses romans policiers sur l’île de Marstrand, où elle les ancre profondément dans l’histoire dramatique du lieu. Kristina Ohlsson a choisi Hovenäset, au nord de Kungshamn, comme décor de sa série Strindberg, tandis que dans les romans d’Anna Ihrén, l’action se déroule à Smögen.
Les paysages historiques du Västergötland, avec ses plaines, ses forêts et ses nombreuses églises, ont également attiré les auteurs de romans policiers suédois. Kristina Appelqvist situe ses livres en partie dans la région de Skövde et en partie autour de Mjöbäck, dans la région rurale de Sjuhärad. Ayant elle-même grandi au presbytère de Mjöbäck, Appelqvist apprécie particulièrement les cadres ecclésiastiques. Christina Gustavsson explore également les paysages variés de la campagne du Sjuhärad, mais elle a choisi Tranemo comme cadre de sa série Focal Point (Brännpunkt) Västergötland, y trouvant des lieux de meurtres passionnants tels que la mine de Gräne. Håkan Nesser a situé sa ville fictive de Kymlinge, principale localité de la série Barbarotti, dans la région de Borås.
Les anciennes zones industrielles du Västergötland sont également des lieux de prédilection pour la criminalité. Alors que Lina Bengtsdotter représente Gullspång au nord-est, Kamilla Oresvärd a choisi Vargön au nord-ouest. Dans les livres d’Oresvärd, le spectaculaire paysage autour de Vargön joue souvent un rôle crucial, comme lorsque, dans le premier tome de la série, Brudslöjan (soit Le Voile de la Mariée), une jeune mariée est retrouvée morte à Skäktefallet, la chute d’eau dramatique que les habitants appellent justement ainsi.
Les forêts profondes et les nombreux cours d'eau du Dalsland auraient pu être le théâtre d'intrigues policières palpitantes. Susanne Jansson a choisi les marais traîtres du nord du Dalsland comme lieux mystérieux et mythiques, dans The Forbidden Place (Offermossen), tandis que Helen Tursten commence sa série ouest-suédoise sur l’inspectrice Embla Nyström par une chasse à l’élan. Son livre Hunting Game (Jaktmark) se déroule dans des paysages forestiers sauvages et grandioses, qui se trouvent également dans le nord du Dalsland.
Photographe: Peter Wibjörk
Nordic Noir - un paysage du roman policier en mutation
Jusqu’à la publication de la trilogie Millennium de Stieg Larsson, le roman policier était le sous-genre dominant de la littérature criminelle en Suède, ce qui s’explique en grande partie par la confiance générale des Suédois envers la police. Les polars procéduraux restent populaires, mais la méthode de Larsson, qui consiste à combiner avec succès des éléments de différents sous-genres de la littérature criminelle, a inspiré une plus grande diversité au sein de l’anthologie.
Aujourd’hui, la sélection de polars de l’Ouest de la Suède inclut tout, des romans policiers à suspense mais relativement peu sanglants aux récits violents et pleins d’action. Les livres déjà cités de Kristina Appelqvist appartiennent à la première catégorie, tout comme les romans policiers historiques de Marie Hermansson, dont l'action se déroule à Göteborg et qui font revivre des événements et des lieux réels des années 1920. À l’autre extrême se trouve le roman policier de durs à cuire avec des éléments de thriller, représenté par Camilla Ceder, Ingrid Elfberg, Tony Fischier et Christina Larsson, des auteurs dont les romans se déroulent principalement dans la ville de Göteborg.
Mais ce que la majeure partie de la littérature policière suédoise moderne, ce que l’on appelle si souvent le Nordic Noir, a en commun, quel que soit le sous-genre, ce sont les femmes fortes, l’exploration de la société et les décors décrits avec soin.
Photographe: Monika Manowska
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